C’est le bout du monde. Le pays de Giono. Sur des plateaux désolés, entre Mont Ventoux et Montagne de Lure. Un paysage à couper le souffle. Au bout de la route sinueuse, le village perché de Banon et ses 800 âmes. On vient ici pour le fameux fromage de chèvre, enrubanné de feuilles de châtaignier. Et pour une autre gourmandise, la lecture. Dans une ruelle en contrebas, l’échoppe aux volets bleus se dresse, fière de sa superbe. Voici « Le Bleuet », phare de ralliement pour tous les amoureux de belles lettres.
Passé la porte, c’est, pas à pas, le vertige. Des montagnes de livres, partout, dans les moindres recoins. Cette boutique est un vrai labyrinthe. On se faufile entre les rayonnages, on descend trois marches, une autre salle où trône un piano avec des BD pour partitions. Sur le côté, un escalier mène dans des mezzanines envahies là aussi par des monticules d’ouvrages, jusque dans l’âtre d’une cheminée. Et l’ivresse livresque vous gagne. Aux parfums paradisiaques.
Surgit alors tout sourire, le « magicien » des lieux, Joël Gattefossé. Qui accepte volontiers de vous conter l’incroyable histoire du Bleuet.
Tout a commencé il y a exactement 17 ans. Après la mort de ses parents et « une maladie qu’il n’a pas vue s’installer, la dépression », ce menuisier-charpentier de formation décide de quitter la région parisienne. Il vient se réfugier à Banon et achète « la papeterie cadeaux ». Avec ses 77 livres en propriété et ses 250 ouvrages en dépôt. Lui, l’autodidacte mais qui fut nourri aux livres (son père était imprimeur pour Stock-Flammarion) se prend à rêver. Pourquoi ne pas offrir, dans ce coin perdu, une librairie digne de ce nom ?
Après trois premières années chaotiques, la réputation du libraire iconoclaste se forge petit à petit. Sa recette : « laisser le temps au livre de vivre. L’ accompagner. Un livre, c’est tout d’abord un homme . Qui y a mis sa sueur et ses tripes. Chez moi, il y a quasiment peu de retours dans les maisons d’édition. »
PRÈS DE 100 000 LIVRES VENDUS L'ANNÉE DERNIÈRE
Aujourd’hui, le Bleuet s’étend sur 450m2 et compte 70000 titres, 160000 volumes. Et huit employés, unis par l’amour du livre. Car, sans occulter « les poids-lourds des hit-parades », Joël Gattefossé se fait fort de mettre en avant les romans que la « bande du Bleuet » a aimés. Ainsi, l’homme est intarissable quand il évoque son ami, André Bucher, l’agriculteur biologique-écrivain de la vallée du Jabron.
Le succès d’estime a été relayé par le succès économique avec, pour la librairie, un chiffre d’affaires de 1, 3 million d’euros. Et une belle victoire 2006 de l’entreprise (prix du commerce) décernée par le département des Alpes-de-Haute-Provence.
Le Bleuet a vendu, l’an dernier, 96 562 livres soit 265 ouvrages par jour, et pour le seul mois d’août, 600 au quotidien. Enorme !
Les acheteurs viennent parfois de très loin, Allemagne, Québec, Boston. « J’en ai même un en Australie qui fait des commandes régulières » affiche, non sans un brin de fierté, Joël Gattefossé. Son extraordinaire fonds littéraire (la prestigieuse collection de la Pléiade, la totalité des « Cahiers rouges » de Grasset) et son talent pour dénicher le livre rare ou oublié, ont fondé sa réputation. Mais le libraire ne compte pas en rester là. Et prévoit de s’agrandir, 150 m2 de plus en avril 2008. Pour au final, en 2012, proposer un ensemble de 800 m2 et 400 m2 de jardin et se classer parmi les dix premières librairies indépendantes de France. L’œuvre de toute une vie.
« Tout est né de rêveries, confie l’aventurier à la longue crinière cendrée. Aujourd’hui, je n’ai qu’un regret, celui de ne plus avoir le temps de lire, ou simplement de me poser dans un coin...pour rêver. »
Mais, sait-il, le bougre, combien d’inestimables petits moments de bonheur il aura offerts aux âmes esseulées qui ont franchi la porte du Bleuet ?